La fraîcheur de l’air contient toute la nervosité optimiste de la saison qui est arrivée. Libéré du poids de l’été, l’automne tombe doucement sur les toits de Paris, sur les trottoirs qui inspirent un tempo plus lent, sur les matins trempés de brume ensommeillée. Une saison à la fois éphémère et sereine avec la magnificence d’être. La chaleur des cafés qui séduit les passants avec l’arôme de l’expresso ; les coins clandestins des restaurants ; la probabilité de rencontrer de parfaits étrangers. A travers les veines de la ville, des inconnus, portant en eux leurs petits espoirs et leurs défaites, s’élancent courageusement dans les rues et dans le métro.
En étant seul à Paris, on prend conscience de chaque expérience corporelle et sensorielle – le pain craqué sur la blancheur austère de la nappe au restaurant, le parfum des châtaignes flottant dans la rue, le sensation des feuilles orange et marron mouillées sous les chaussures, et le premier goût du vin sous les lumières affaiblies. C’est la saison pour se retirer derrière les feuilles encrées des journaux et pour se perdre dans des livres écornés, pour espionner des conversations sur le climat politique et les scandales, pour s’immerger dans le remue-ménage des Parisiens qui retournent à la normalité après les vacances.
En errant dans la rue Bonaparte, chaque pas témoigne des couches d’histoire parmi la ville. Dans ce paysage merveilleux du flâneur, on passe devant des vitrines diverses qui ont reflété des rues plus brutes dans lesquelles Sartre et Baldwin avaient erré. Des voitures garées précairement entre des vélos et des camionnettes de livraison remplissent la rue. Une rangée d’immeubles blancs et crème et écrus et rose clair qui ont été transformés en devantures chics, entre les serre-livres des pâtisseries vert cendré ou des restaurants dont les terrasses sont protégés par des auvents festonnés. On se détache à la façon de Baudelaire, en consommant des yeux cette modernité de la vie urbaine. Impénétrables au froid, les gens dans leurs manteaux aux couleurs muées se dépêchent sans effort avec un calme parisien. L’extravagance absurde d’un chien vêtu d’habits de haute couture, des arbres nus qui ressemblent au treillage en fer sur les balcons, la peinture ébréchée sur les façades extérieures des immeubles.
Aux premières minutes du crépuscule, les lumières jettent une lueur douce et mélangée de brume qui plane au-dessus de la ville. Si on permet aux yeux de se déconcentrer, les figures plus nettes font apparaître un monde brouillé et impressionniste. Grâce au changement de saison, le cadeau d’une heure de plus de nuit pendant laquelle l’air frais pourra purifier l’atmosphère. Des fenêtres des appartements, en exsudant une lueur rose, chuchotent les secrets qui se cachent dedans. Revigorés par une dynamisation de la nuit, des Parisiens se promènent sur les pavés qui reflètent parfois la brillance des réverbères.
Les Deux Magots, où la génération perdue a abandonné les contraintes américaines pour communier dans la libération intellectuelle et sociale, où on pourrait presque imaginer le Paris de Hemingway avec un verre de cognac et une cigarette, ce café qui est devenu plein à craquer d’intellectuels modernes portant des lunettes en écaille presque prétentieuses, qui s’interrompent d’écrire leurs chefs d’œuvres sublimes pour boire de petites gorgées de café crème posé sur une sous-coup. Les Deux Magots où, maintenant, un costard-cravate enjôlé se dissout à l’écran du portable. La femme en face de lui, maquillée d’un rouge aux lèvres intense, regarde l’heure sur sa montre en or en exprimant son mécontentement avec un soupçon d’amusement sec. Eloignés l’un de l’autre, les deux souffrent malmenés par la condition moderne, un jeu non prononcé de ne pas être attaché, de ne pas trop espérer, de ne pas oser s’ouvrir, de s’asseoir devant un autre et d’avaler des huîtres hors de prix d’un plat commun sans vraiment ne rien partager. C’est une histoire à la fois tragique et attirante ; ou, peut-être, ils voudraient simplement de temps en temps dîner avec quelqu’un d’autre.
Etre seule, en tant que caméléon, c’est la beauté de l’anonymat romantique. La légèreté de ne laisser aucune trace et de ne rien prendre, de ne pas déranger le consensus de tranquillité formé par les citoyens. La romance de glisser dans une robe noire, de glisser dans la nuit en sachant que, pour le moment, on ne doit pas décider ce qu’on veut être. Le mystère des coups d’œil furtifs et des bonjours sans conséquences. En mangeant toute seule, rien ne peut diluer les sensations. Au lieu de la solitude, on ressent du contentement, de la totalité. Le temps ne se presse pas ; ici, il est essentiel qu’on s’attarde un peu, qu’on fasse semblant d’être à l’aise dans le style parisien, qu’on regarde par la fenêtre paisiblement. Et en s’apercevant soi-même dans le reflet du verre, on se demande s’il serait possible de recréer ce sentiment après avoir dû quitter Paris.
Teinté d’appréhension à l’idée d’errer dans la nuit seule, on peut choisir égoïstement d’aller n’importe où. C’est un exercice de méditation interne alors qu’on fait partie d’une expérience collective. Dans l’univers énorme contenu au sein de cette ville, on peut rêver les rêves qu’on avait peur de dire tout haut ; on peut croire que le temps a ralenti pour nous donner un répit temporaire et magique.
Au fond de soi-même, on sait que le Paris qu’on inventait n’aurait pas pu être vrai. Les personnes réelles ne cherchent pas sous les photomatons du métro à scotcher d’autres vies déchirées ; elles ne gaspillent pas des heures sans fin dans les salles de musée ; elles ne font pas du vélo le long de la Seine, une baguette dans le creux de leur bras et des fleurs dans un sac. Au milieu de la ville, les tensions persistent, et les personnes éprouvent des vies imparfaites. Malgré qu’on sache tout ça, malgré la réalité de la vie, on demeure des créatures désespérément optimistes. Contre le jugement rationnel, on préserve ce fragment de rêve enfoui dans cette rue en l’automne.
Spring 2017, Received French Department Honorable Mention